Mercredi 3 décembre 2008
Ils ont dit : Apartheid ? par Yohanan Elihaï

Publié le lundi 1er décembre 2008 sur le site Un Echo d'Israël, repris avec l'accord de l'auteur et d'Un Echo d'Israël, pour l'AJCF de Lyon.



Une mise au point s’impose : De quoi parle-t-on ?
Et d’abord, comme Israélien, je commence par une confession : Oui, il y a beaucoup de choses honteuses dans notre pays. Oui, surtout dans les territoires occupés, la population souffre de bien des injustices et des violences non justifiées. Beaucoup d’Israéliens, et des meilleurs, le reconnaissent, le regrettent, parfois le combattent. Même en haut-lieu, on avoue que… Et parfois les autorités réagissent, punissent les responsables – dans combien d’États en guerre ferait-on cet effort – mais trop peu, très peu. Bien des cas sont camouflés, ou oubliés. On fait une enquête et, six mois après, rien ne s’est passé. Ce n’est pas mon propos aujourd’hui. Du reste je sais que si je disais tout en vrac, bien de nos amis qui idéalisent Israël – qui n’a jamais tort, bien entendu, il y a toujours une justification, une explication – feraient à « Un Écho » des reproches. Or nous sommes censés ne dire que de belles choses. Et pourtant la vérité prime.

Mais la vérité réclame des nuances, et pas seulement la moitié des faits. Et c’est là que l’on devrait compléter le tableau : quand les journaux (européens ou arabes etc.) ne disent que le négatif, ce n’est plus la vérité. Or c’est très souvent le cas. Il faudrait une conscience solide et une patience rare pour toujours dire : oui, mais… Même les journalistes honnêtes n’ont pas le temps, jour après jour, de rentrer dans ces précisions, et ils ne savent pas tout non plus. Cette mise au point sur la situation en Israël pour combattre les exagérations et les calomnies demanderait un long article (ou plusieurs), revenons donc pour cette fois à l’apartheid.

Ceux qui disent ce mot ont tout simplement oublié ce qu’il veut dire, ou ne l’ont jamais su. Et l’inexactitude dans le langage est mortelle. Comme tout mensonge : on jette du poison dans une rivière et on ne peut plus courir après pour en neutraliser les effets.

Il n’y a pas d’apartheid en Israël

L’apartheid, faut-il le rappeler, c’est séparation, isolement total ; c’est dire : il y a deux poids et deux mesures dans toute la vie pour les blancs et pour les noirs – disons ici : pour les Juifs et pour les Arabes. On ne peut s’asseoir sur le même banc, voyager dans les mêmes autobus, se rencontrer dans les magasins, habiter dans les mêmes quartiers, etc.

Toutefois, avant de faire un tableau positif, il faut reconnaître qu’il y a des inégalités entre Juifs et Arabes même en Israël, ici ou là, et les journaux ne manquent pas de le signaler. Je me rappelle la belle décision d’un député de droite qui disait : Si nous arrivons au pouvoir, il faudra qu’on fasse un grand ménage dans cette situation. Donc il en avait conscience.

Du reste n’y a-t-il pas aussi des inégalités dans la population juive ?
Et que dire des autres pays ? Il y a pareil et parfois pire. Mais ce n’est pas une consolation, une justification. Amos Keinan, journaliste, auteur et sculpteur – à qui on disait : Mais regarde ailleurs, c’est pire ! – répondait : Je ne suis pas responsable des autres pays : c’est ici que je dois combattre les injustices.

Enfin, avouons, oui, il y a des lieux d’apartheid dans les territoires palestiniens sous contrôle israélien. Des cas localisés comme ces routes réservées aux habitants juifs des implantations dans les territoires palestiniens. Bien sûr, on répondra : C’est qu’il y avait des attentats, ou jets de pierre sur leurs autos quand la route était commune. Bon, mais est-ce une réponse ? Et les conditions de circulation sont-elles égales pour tous ? Les Palestiniens du coin doivent faire des détours par de mauvaises routes.
Et pourtant, ce cas dû à une situation de conflit (et à une attitude d’insensibilité au malheur de l’autre) n’est pas à généraliser. Revenons donc au territoire d’Israël, où l’on nous dit que règne l’apartheid.

J’habite un quartier en bordure du village de Sour Baher, que je vois de mon balcon. Et je me réjouis de voir les défilés de voitures pour les noces, décorées et klaxonnant en cadence, puis les feux d’artifice dans le village. Et les muezzins qui font entendre l’appel à la prière (ici c’est très beau, voix humaine et non disque trop fort), même le jour de Kippour. Dans notre autobus, qui passe au pied de leur colline, on est assis à côté de jeunes arabes qui rentrent au village, certains téléphonent à haute voix en arabe avec leur portable. Une fois c’est un soldat qui se lève pour faire asseoir une femme arabe qui vient de monter. Une autre fois, c’est une arabe qui fait lever son gosse pour donner la place à une vieille juive ; et alors une juive souriante appelle le gosse et le prend sur ses genoux. Rien de tel que les voyages en bus pour voir ces choses au jour le jour.

Dans les grands magasins du quartier juif de Jérusalem ouest, des femmes arabes élégantes font leurs emplettes, et la vendeuse les sert en souriant (bon, elle a intérêt, bien sûr), dans la rue on voit une femme juive sortir de sa voiture en compagnie d’une palestinienne amie, et elles bavardent en riant. On peut multiplier les exemples, et on doit aussi avouer que d’autres se conduisent moins bien, qui sans doutent bousculeraient autant leur femme ou leur voisin.

Mais surtout, il faut citer les hôpitaux israéliens. Tout le monde sait que là, c’est l’égalité parfaite, médecins, infirmiers, infirmières, malades sont juifs et arabes. L’accueil et les traitements se font sans la moindre discrimination. J’ai eu la chance d’être hospitalisé plusieurs fois, et parfois pour de longs séjours. Là on n’a rien à faire d’autre que de regarder autour de soi, en attendant que les heures passent. On voit médecins et infirmières juifs et arabes travailler ensemble en souriant. Quand on a un problème de langue, on se met en quatre pour trouver un traducteur. (Je connais un éditeur qui est aussi prof d’arabe à Hadassa, le grand hôpital de Jérusalem, et après des années d’enseignement, il a publié un guide de conversation hébreu-arabe traitant de tous les sujets médicaux).

Un cas assez typique : un terroriste fait sauter des explosifs parmi des civils, il est lui-même gravement blessé. Le médecin en charge a déclaré : « Bien sûr, c’est un terroriste, mais pour moi pour le moment, c’est un blessé que je dois sauver. »

Je me rappelle aussi ce vieux juif de 85 ans, grincheux et rouspétant, qui une nuit accusa un infirmier arabe de lui avoir volé des médicaments : “Je me plaindrai à la police !” Le lendemain matin sa fille vient le voir, et je les entends parler du cas. « Mais c’est moi qui te les ai pris, tes médicaments, pour éviter que tu en prennes trop ! » Et sachant ce qui s’était passé elle exigea qu’il vienne au bureau s’excuser auprès de l’infirmier arabe (qui, lui, avait été très gentil, même face aux accusations). Et le vieux s’en alla au bureau bredouiller ses excuses. Il se trouve que ce matin-là, cet infirmier arabe était le responsable de la section, à la tête de l’équipe d’infirmières juives plus jeunes que lui.

Quelques autres faits pas banals  :
– il y a quelques années la reine de beauté en Israël était une jeune fille arabe chrétienne de Galilée (et elle le méritait bien). – au grand hôpital de Nahariya on avait le choix, comme nouveau directeur, entre deux juifs et un arabe. On choisit l’arabe, parce que jugé plus compétent. – ces jours-ci, les journaux annoncent la nomination d’une arabe de Galilée professeure et chercheuse en science du comportement au poste de professeur à la Faculté académique d’Emek Izrael. C’est la première fois que la Commission pour les Hautes Études donne à une femme arabe le titre de professeur(e) [orthographe moderne discutée en France]. – et l’équipe de football du village arabe de Sakhnin a remporté la coupe nationale il y a quelques années.

Il faudrait aussi mentionner tous les mouvements de collaboration entre des Juifs et des Arabes, surtout entre des femmes juives et arabes, soit une juive et une arabe écrivant un livre ensemble, soit deux groupes jumelés agissant ensemble pour un but humanitaire.

Eh bien, ce n’est pas encore l’apartheid dans notre pays.

PS : je n'ai pas pensé que l'on m'opposerait le Mur (parfois grillage, mais tout aussi rébarbatif). Le Mur, qui a fait tomber le nombre des attentats meurtriers en Israël de plusieurs centaines à quelques dizaines, est aussi une injustice par son trajet et cause de graves souffrances. Mais on doit appeler les choses par leurs noms: c'est un emprisonnement si on veut, mais pas une apartheid, séparation radicale entre tous les individus des deux peuples. Avec cette image dans la tête, un touriste arrive en Israël et s'étonne de voir un juif et un arabe se parler amicalement en souriant.

Yohanan Elihaï : (nom pris lors de la naturalisation en 1960). Religieux catholique, en Israël depuis 1956. Typographe ces 25 dernières années dans des maisons d’édition israéliennes. Se consacre principalement à la rédaction de livres d’étude de l’arabe palestinien. Il est l'un des auteurs d'Un Echo d'Israël .
Publié dans : Lectures - Par Yohanan Elihaï
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